Le shastar vidiya.


Le shastar vidiya revit grâce aux sikhs britanniques.

Interdit par les Anglais au XIXe siècle, le shastar vidiya revit aujourd’hui grâce aux sikhs britanniques. Voici une technique de combat redoutable, qui donne aussi la maîtrise de l’illusion.

Baba-Gian-Singh

Dans les quartiers ouest de Londres, au sein du gymnase d’un lycée de Hounslow, trois guerriers sikhs enturbannés s’affrontent furieusement sous les néons. Drapés de robes bleues fluides, leurs barbes tombant sur leur poitrine, les trois hommes bondissent, esquivent et contre-attaquent, leurs lames acérées comme des rasoirs et rapides comme l’éclair s’entrechoquant dans une savante confusion.

Sous le regard de dizaines d’étudiants aux yeux perçants, les deux combattants les plus jeunes manient d’élégants sabres incurvés et de petits boucliers ronds pour attaquer un homme plus âgé, armé d’une longue épée et d’un modeste poignard.

Chaque fois que ses adversaires abattent leurs armes, le guerrier solitaire se dérobe avec aisance, faisant un pas de côté ou renvoyant le coup vers l’un des deux autres. Après une courte pause, l’homme de haute stature s’avance, passe la main dans sa barbe épaisse et annonce, avec une pointe d’accent de la région du Black Country : “La prochaine technique que je vais vous enseigner consiste à briser les deux bras d’un homme en trois mouvements. Bien sûr, dans la vraie vie, une fois que vous avez cassé le premier bras de votre adversaire, il ne va pas se relever. Mais, à l’entraînement, mieux vaut apprendre à briser les deux.”

Hari Singh, le chevalier de Dieu (source:http://www.guimet.fr/Films-et-documentaires)


L’art martial auquel les hommes s’exercent est le shastar vidiya. Il s’agit d’une technique de combat peu connue de nos jours. Originaire du nord de l’Inde, elle avait presque totalement disparu, en raison de l’interdiction prononcée par le Raj britannique [ou empire britannique des Indes] à la suite de la dernière défaite sanglante de l’Empire sikh [au Penjab], au milieu du XIXe siècle. Tandis que les formes de combat chinoises et japonaises telles que le kung-fu et le jiu-jitsu sont devenues des institutions en Grande-Bretagne, l’art du shastar vidiya, à l’instar de nombreuses techniques de combat indiennes, s’abîme dans l’oubli. Nidar Singh Nihang est toutefois bien décidé à le sauver du néant. A 41 ans, ce gurdev (maître) a passé vingt ans à étudier les secrets du shastar vidiya pour le transmettre aux générations plus jeunes. Simple ouvrier dans une usine de Wolverhampton, il a mené sa quête pour devenir l’un des plus grands experts au monde en matière de styles de combat indiens anciens. Il cherche maintenant de jeunes apprentis qui soient prêts à consacrer leur vie à apprendre les secrets de cet art, dont il est persuadé qu’il risque de disparaître à tout jamais.

“De nos jours, la plupart de ceux qui pratiquent les arts martiaux indiens apprennent tout simplement les styles de démonstration adoucis autorisés par les Britanniques, dit-il. Si nous ne commençons pas à enseigner les styles de combat d’origine, ils auront disparu d’ici cinquante ans. Je dois trouver deux ou trois jeunes apprentis doués de bon sens, intelligents et tolérants qui pourront transmettre ce que j’ai appris aux générations futures.” Si l’on regarde le cours de l’histoire, il est plus qu’ironique que ce soit un citoyen britannique qui tente de ressusciter le shastar vidiya et de l’enseigner à de jeunes Britanniques d’origine asiatique. Le shastar vidiya se pratiquait couramment à travers tout le sous-continent indien bien avant l’émergence du sikhisme, à la fin du XVe siècle, mais ce sont pourtant bien les tribus sikhes du Pendjab qui devinrent les véritables maîtres de ce style de combat particulier.

Plus qu’un style de combat, un mode de vie

Entourés par des empires hindous et musulmans hostiles à l’émergence d’une nouvelle religion, les sikhs se transformèrent rapidement en une communauté de guerriers efficaces inspirant la terreur. Le groupe le plus redoutable était celui des Akalis Nihangs, une secte de guerriers aux turbans bleus qui devinrent les troupes d’élite et les gardiens culturels de la foi sikhe. Tandis que les armées coloniales britanniques modernisées gagnaient l’ensemble du sous-continent indien, l’opposition la plus acharnée fut celle des sikhs. Dans les années 1840, ces derniers menèrent deux guerres sanglantes, qui se conclurent par de désastreuses débâcles et amenèrent à la chute de l’Empire sikh [en 1849]. La Grande-Bretagne put alors étendre ses territoires indiens jusqu’à la passe de Khyber [à la frontière afghano-pakistanaise]. Stupéfiés par la férocité et la bravoure des Akalis Nihangs, les nouvelles autorités coloniales du Pendjab s’empressèrent de proscrire le groupe, interdisant aux sikhs le port du turban bleu, emblème des Akalis. On distribua rapidement des fusils aux guerriers sikhs, qui furent enrôlés dans les armées britanniques. La pratique du shastar vidiya entra dans la clandestinité puis sombra dans l’oubli. A sa place, les Britanniques autorisèrent et encouragèrent le gatka, une version expurgée et cérémonielle du shastar vidiya, largement exhibé de nos jours lors des fêtes sikhes. Singh Nihang espère aujourd’hui qu’il saura donner au shastar vidiya la même popularité que le gatka.

Un assortiment d’armes est religieusement déployé sur le sol dans un coin du gymnase qu’utilise Singh Nihang pour enseigner son art. Les étudiants débutants manient des bâtons de bois relativement inoffensifs, mais ceux qui montrent une finesse particulière et un certain engagement sont autorisés à s’entraîner avec les sabres qui donnèrent autrefois toute leur puissance aux armées sikhes. “Voici l’une de mes armes préférées”, confie Singh Nihang, se saisissant d’une épée ondulante et dentelée qui ressemble étrangement à un serpent. “Il est très difficile d’apprendre à s’en servir, mais il est également très difficile de l’affronter. La lame dentelée troublera votre adversaire et vous permettra de couper des tendons pendant le combat. C’est une arme particulièrement redoutable. La compétence clé qu’enseigne le shastar vidiya, c’est la maîtrise de l’illusion.

Ce sont les coups que votre ennemi ne voit pas venir qui produisent les plus gros dégâts.” Pour les adeptes du shastar vidiya, cet art martial est bien plus qu’un simple style de combat. Les adeptes doivent respecter des principes religieux stricts et respecter le code du guerrier. Les racines du shastar vidiya sont inconnues, mais il semblerait que les arts martiaux indiens soient antérieurs à ceux de la Chine et du Japon. Les moines indiens furent les premiers à exporter les enseignements du Bouddha par-delà l’Himalaya. Selon la légende chinoise, c’est Bodhidharma, un moine indien, qui fut le premier à introduire les arts martiaux au fameux temple Shaolin au Ve siècle de notre ère. Bodhidharma venait probablement du sud de l’Inde, où le kalaripayat, un autre style de combat indien, vient également de renaître. Iqbal Singh est l’un des meilleurs étudiants de Singh Nihang. A 39 ans, cet homme d’affaires de Slough a passé de nombreuses années à chercher un maître qui lui permette de renouer avec le passé guerrier de sa ­culture. “Dans ma jeunesse, j’allais à la British Library, qui contient des quantités de manuscrits et de livres sur l’Empire sikh, se souvient-il. Je rêvais de retourner au Pendjab pour trouver un maître, et j’avais toujours imaginé que ce serait un vieil homme grisonnant, vivant dans une cabane. Au lieu de cela, celui qui semblait en savoir le plus sur ces styles de combat était un ouvrier de l’usine de Wolverhampton.”

C’est finalement grâce à l’obsession du Raj britannique pour la bureaucratie que les gens comme Singh Nihang ont pu s’approprier le passé de leurs ancêtres. Si la technique physique du combat lui a été enseignée par un gurdev septuagénaire alors qu’il était adolescent, ce sont toutefois les vastes archives de la British Library et du Victoria & Albert Museum of Childhood qui lui ont permis de reconstruire l’histoire des guerriers akalis nihangs, qu’il a restituée dans un ouvrage intitulé In The Master’s Presence [En présence du maître, non traduit en français]. “Ça m’a toujours amusé”, s’exclame Singh Nihang en riant. “C’est le colonialisme britannique qui a failli détruire le shastar vidiya, mais c’est également l’obsession du colonialisme pour la paperasserie qui l’aura peut-être sauvé.”

Voici quelques liens pour ceux que le sujet intéresse:

Battle of Ferozeshah
The Education of a Sikh Warrior

Les Sikhs ont sacrifié leur vie pour la France

Shastarvidiya

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Steph dit :

    Passionnant cette histoire, je ne connaissais pas du tout.
    Merci pour la découverte 🙂
    Steph

    1. Le monde des arts martiaux est quasi illimité.
      Là où l’homme à posé son pied il n’a jamais trop tardé pour cogner sur son voisin évoquant des motifs divers et variés. Mais c’est vrai que baigné dans une culture nipponne nous oublions vite l’existence d’autres expressions guerrières.

      Merci pour ton commentaire Steph et, au plaisir de te revoir devant , cette fois-ci, une baraque à frittes!

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